|
|


(2002
- sur BlueBob,
en français)
Blue
Bob - Le Flambeur
à 56 ans, l´un des grands maitres du cinéma
sort son premier album, "Bue Bob", avec l´excitation
d´un ado: Lynch, artiste protéiforme, prend
tous les risques, quitte à jouer avec sa crédibilité.
Par pur plaisir.
Entretien Christian Fevret, Photo Antoine d´Agata/Vu
Pourquoi
Blue Bob maintenant, et pas il y a quinze ou vingt ans?
David Lynch - J´ai toujours intéressé
par le son. Comme tout le monde, j´adore la musique.
Mais j´avais l´impression de pouvoir travailler
spécifiquement le son, pas la musique. Angelo Badalamenti
est celui qui m´a fait découvrir le monde
de la musique. D´abord à travers le cinéma,
puis nous avons commencé à travailler sur
des projets en parallèle et nous avons produit
deux albums avec la chanteuse Julee Cruise [qui chante
notamment le thème de Twin Peaks], dont j´ai
écris les textes. Nous avons travaillé de
pair, en discutant: j´avais toujours des idées,
des impressions à utiliser pour tel et tel son,
mais je n´étais pas musicien. Grace à
Angelo, j´ai eu l´occasion de travailler avec
beaucoup de grands musiciens en tant que metteur en scène,
ou metteur en son, d´une certaine facon. Je suis
donc arrivé dans le monde de la musique à
ma manière. Et comme j´ai toujours voulu
avoir mon propre studio, il y a cinq ans et demi, je l´ai
construit chez moi.
Pour enregistrer quoi, exactement?
Les bruitages, la musique, tout ce qui pouvait etre enregistré
pour la bande-son d´un film - et bien sur le mixage.
C´était just après avoir commencé
le tournage de Lost Highway. Je voulais un endroit où
le temps ne me soit pas compté. Car il y a beacoup
de pression lorsqu´on entre en studio: vu les couts,
vous ne pouvez pas vraiment expérimenter... Enfin,
moi, j´expérimente toujours, mais je ressens
une certaine culpabilité, une pression constante.
Vous souhaiteriez prendre un chemin qui vous emmène
plus loin que prévu, un très beau chemin,
mais vous ne pouvez pas vous le permettre financièrement.
Avec votre propre studio, vous pourriez emprunter ce chemin.
Alors, j´ai fait appel à des architects sonores
qui m´ont construit ce très beau studio.
La pièce est normale, mais les murs font quarante-cinq
centimètres d´épaisseur avec, au milieu,
deux centimètres et demi d´air. L´isolation,
la taille, la forme de la pièce, le revetement
des murs, tout a été étudié
et dessiné pour que le son soit ce qu´il
est réellement. John [Neff] est l´ingénieur
qui est venu m´installer le studio, c´est
comme ca qu´on s´est rencontrés. Avec
dix millions de kilomètres de cable et quatre cents
millions de boutons, j´ai expliqué à
John que je ne me sentais pas capable de le faire fonctionner
tout seul. Il a posé sa candidature, et voilà!
Ca commencait à ressembler à une situation
idéale: comme j´avais cet endroit incroyable
avec une équipement très sophistiqué
et un ingénieur qui est aussi musicien, j´ai
pu commencer à réaliser un reve que je chérissais
depuis longtemps. Nous sommes donc entrés dans
le monde de l´expérimentation, le plus beau
de mondes, un monde où vous ne savez pas ce qui
va arriver.
Quel est votre premier souvenir lié à
la musique?
Il y avait toujours de la musiqe, mais plutot de la musique
classique. Pour moi comme pour tout le monde, tout a changé
en 1956. J´avais 10 ans. Un style nouveau était
né, dont la puissance a déclenché
des choses chez moi. J´ai compris immédiatement
- il faut dire que c´est arrivé bruyamment.
A cette époque, il y avait beaucoup de styles différents
qui se croisaient, mais le rock´n´roll les
a tous supplantés pour moi. Quant on grandit, la
musique que l´on écoute se marie avec ce
que l´on vit et devient une partie de soi.
Etait-ce seulement la musique ou bien tout ce qui allait
avec: l´imagerie, les vedettes?
Ca en fait partie. Ecouter un morceau fait appel à
nos cinq sens. La musique entraine beaucoup de choses
avec elle. J´étais particulièrement
impressionné par Elvis Presley. Gene Vincent, avec
Be Bop a Lula, est proche de la perfection, et Roy Orbison
avait ce petit quelque chose qui vous faisait rever. C´est
peut-etre de lui que me vient l´amour des chansons
tristes.
Etiez-vous un collecteur de disques?
Oui, mais je n´allais pas au concert. Il n´y
en avait pratiquement pas. Je me rappelle juste m´etre
rendu à un concert de Jerry Lee Lewis à
Boise, dans d`Idaho. Mais il n´est jamais monté
sur scène.
Enfant ou adolescent, vous n´avez pas essayé
de chanter?
Non, je ne suis pas un chanteur: je trouve ca trop genant
et je ne pense vraiment pas avoir une jolie voix. Je n´avais
pas envie de monter sur scène. Mais au lycée,
je jouais des bongos dans un groupe - mon ami Rony jouait
de la guitare et mon amie Charlie chantait.
Aviez-vous déjà joué de la guitare?
Non, j´en ai jour pour la première fois sur
Blue Bob. C´est la première chose sur laquelle
on a travaillé dans le nouveau studio. Je suis
venu à la guitare toujours par ce processus d´action
et de réaction - c´est sans doute le meilleure
moyen d´y accéder. Vous réagissez
à un son, le pliez, le sculptez. J´ai commencé
à jouer de la guitare sens dessus-dessous et à
rebours: la seule facon dont je sais jouer.
Mais vous avez joué un peu de trompète.
Quand j´étais enfant, mais je ne peux plus
en jouer longtemps: mes lèvres ne suivent pas,
je ne pratique plus assez.
Vous savez lire une partition?
En ce qui concerne la trompète, oui.
Pourquoi ce nom, Blue Bob?
Le nom Bob a souvent été présent
dans mon travail, ainsi que le mot blue, mais je pense
que ca n´a rien à voir. C´est just
quelque chose que John a dit qui a fait tilt.
Vous aimez particulièrement deux aspects de
la musique. Le coté violent, dans Lost Highway
par exemple, et le coté plus onirique et mélodieux,
avec Julee Cruise. Pourquoi avoir choisi le plus violent
pour Blue Bob?
Quand je joue avec John, c´est comme ca. Maintenant,
je vais vous confier un secret: je joue avec une guitare
Black Bird - une guitare noire, fantaisiste et très
sophistiquée - et j´utilise deux amplis Ampeg.
Ainsi, vous entendez le son et vous le suivez. Le son
fait vous jouer d´une certaine facon. C´est
le secret de bien des choses, ce processus d´action
et de réaction. On ne s´est pas dit: "Tiens,
faisons de métail!" Lorsque vous entendez
ce son, vos cheveux s´allongent de 50 à 60
cm, votre peau s´étire: c´est Blue
Bob. Mais nous travaillons aussi avec Rebekah Del Rio
[la chanteuse qui reprend Crying a capella dans Mulholland
Drive]. Nous avons composé des morceaux plus reveurs.
Mais ce n´est pas Blue Bob.
|