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david Lynch

INTERVIEWS


(2002 - en français)

 

Comment David Lynch crée-t-il? À quoi carbure-t-il? Pour la première fois, il s´étend ici longuement sur l´une des clés de son processus: La méditation. L´homme n´est pourtant pas bavard, se refuse à l´analyse, évite l´anecdote tout comme la théorie, noie souvent le poisson - mais raffole des métaphores: ainsi, la création est pour lui un donut, un trou au milieu. Bienvenu dans le Lynchland.
Entretien Christian Fevret, Photo: Philipe Garcia



Vous vous exprimez dans le cinéma, la peinture, le dessin, Internet, la musique ... Y-a-t-il des domaines que vous n´explorerez jamais?
David Lynch - Jamais je ne chanterai! Ce qu´il y a de génial avec le cinéma, c´est qu´il m´a permis de tout approcher - jusqu´aux décors et aux meubles. La plupart des mes meubles se sont dessinés au fur et à mésure que je les construisais: au début d´un projet, quel qu´il soit, je ne fais pas de plan, mais il y a toujours ce phénomène d´action et de réaction, comme avec la peinture. L´idée qui vous permet de démarrer est importante, mais elle correspond très rarement au résultat final. Ce processus d´action/réaction vous entraine plus loin que l´idée initiale. C´est ca qui est magnifique. L´objet devient ce qu´il veut devenir. Le cinéma m´a permis d´emprunter bien des chemins, comme la photographie. A chaque fois que l´on entreprend quelque chose, un tout autre monde s´ouvre à vous. Vous suivez le chemin, vous regardez les photos et cela vous donne des idées - utiliser une autre pellicule ou un autre papier, par exemple. Il y a tellement de chemins: c´est vraiment dommage que les jours ne soient pas plus longs.
Et maintenant, avec l´informatique, il se passe encore davantage de choses. C´est stupéfiant. Comme un reve. Photoshop est incroyable, c´est un prolongement de la photographie et du cinéma: vous pouvez donner du mouvement à une photo Flash est formidable également. C`est comme si l´on était doté un controle totale: quel monde merveilleux!

Est-ce toujours un processus facile pour vous, ou bien cela nécessite-t-il du travail?
Non! Je n´y travaille pas. C´est très facil. Le tout est d´avoir l´idée initiale. Il y a tellement de puissance, de joie et d´inspiration dans tout ca. C´est comme un cadeau. Vous vous enflammez et cette idée vous conduit, avec un peu de chance, à sa réalisation. La plupart du temps, je fais quelque chose. Ne rien faire pendant plusieurs jours ne serait pas drole.
Que feriez-vous si vous étiez en vacances?
Quel ennui! He chercherais des idées. Les endroits où les gents vont en vacances sont ceux qui m´ennuient le plus. Je ne sais meme pas si j´aurais une idée en allant là-bas. Et c´est là où les gens n´ont aucune envie d´aller que je m´amuserais le plus!
Comment consiliez-vous l´activité permanente et le temps pour l´observation?
J´ai tendance à vouloir rester chez moi, mais la vie nous force à sortir de temps en temps. Et c´est une bonne chose! Si je ne veux pas aller dans certains endroits, ca peut servir à nourrir autre chose plus tard. Souvent, rien ne se passe, mais parfois une idée nait.
Certains artistes peuvent rester des jours ou des mois sans inspiration.
Beaucoup de choses peuvent en effet ralentir ce processus. Pour ma part, je m´intéresse à tant de choses que si je ne suis pas inspiré, une autre idée m´interpelle. Parfois, je vais à l´atelier pour travailler sur un meuble. Travailler le bois est tellement agréable que l´esprit s´évade - vous voyez quelque chose et vous fait réagir. Vous pouvez avoir une idée de film à n´importe quel moment. Je pense que les idées viennent lorsqu´on est heureux, pas quand se ne va pas. Dans ces moments-là, l´usine se ferme.
Vous avez besoin d´etre heureux pour créer?
Vous n´avez pas à etre excessivement heureux! On dit souvent qu´un artiste doit souffrir, on cite Van Gogh en exemple. Moi, je pense que peindre le rendait plus heureux et que ses idées s´épanouissaient dans son travail. Sa vie a peut-etre été misérable, mais son bonheur était dans son travail, quand il peignait. J´aime à penser qu´il y avait une sorte d´euphorie autour de lui et que les idées lui venaient en peignant.
Vu la somme de travail que vous abattez, vous devez etre l´un des homme les plus heureux au monde!
Je le suis!
Quand on regard vos films, on pourrait penser que vous avez vécu beaucoup de choses, rencontré beaucoup de gens.
Les hommes ont énormement de choses en eux. Cette qualité humaine et l´interaction entre les etre humains fait que nous savons beaucoup plus que ce que nous croyons savoir. Les expériences sont importantes, mais nous avons une réserve d´expériences en nous.
Le seul problème était l´inhibition?
Les expériences ne sont vraiment pas enfermées à l´intérieur, mais elles sont parfois couvertes par autre chose. Je médite depuis vingt-neuf ans [soit depuis 1973, pendant le tournage d´Eraserhead].
Comment avez-vous commencé?
A un moment de ma vie, comme ca arrive à tout le monde, je me suis demandé ce qui se passait; j´ai commencé à me poser des questions. Quelque chose de bizarre se passe alors: on devient un "chercheur". Tout le monde n´est pas concerné: certains s´interrogent de temps en temps, mais ces questions ne les poussent pas à aller chercher quelque chose. Moi, je cherchais lorsque j´ai entendu parler de la méditations transcendantale. Ca a été un déclic: c´est ce que je voulais faire. Je n´ai jamais manqué une méditation en vingt-neuf ans. Je médite une fois le matin, une fois le soir. Une demi-heure le matin, une demi-heure le soir au début. Maintenant, je médite trois heures par jour! Je devrais peut-etre méditer plus longtemps... Ca débloque beacoup de choses et ca permet d´évacuer le stress. Je ne sais pas qui je serais si je ne méditais pas. Je ne suis pas tellement différent de la personne que j´etais en commencant, mais je ne sais pas ce qui se serait passé pendant toutes ces années. On atteint une sorte de bonheur, peut-etre que le container s´agrandit, qu´on peut attraper des idées qu´on ne pouvait pas saisir avant. C´est comme la peche à la ligne. Si votre ligne est courte, vous attraperez les petits poissons à la surface. Avec une longue ligne, vous pouvez descendre jusq´au fond, vous avez accès à des poissons plus rares. On a tous le potentiel pour accéder à tout. Il faut just faire un peu de ménage et agrandir le container. On a tellement de choses qui sommeillent, tellement de potentiel.
Avez-vous suivi des cours de méditation?
Oui, il faut en suivre jusqu´à ce qu´on sente qu´on médite correctement. On doit etre mis sur le chemin, comme ils disent. Ensuite, vous cheminez seul. Vous pouvez revoir un professeur pour qu´il vérifie si vous méditez correctement mais sinon, vous vous débrouillez tout seul, vous avancez. C´est comme pour les racines d´un arbre: une fois qu´elles sont dans l´eau qui les nourrit, tout est automatique, l´arbre se développe de lui-meme, les branches grossissent, les feuilles sont bien vertes et les fruits sont délicieux. Il suffit de plonger les racines là-dedans.
Pour vous, la méditation a toujours été déconnectée de la religion?
Ca n´a rien à voir avec la religion. On peut méditer quelle que soit la religion. On apprécie davantage notre vie et ce qu´on est. On n´est pas si différents les uns des autres: quelles que soient la religion, les habitudes, la philosophie, on est différents à la surface mais au fond, on vient de la meme flamme.
Vous n´avez pas eu besoin de vous tourner vers la religion?
Ma famille est presbyterienne. Je suis allé à l´église quand j´étais petit, puis j´ai arreté. La méditation, elle, a une dimension cosmique. C´est un vaste sujet... On voit la surface des choses, mais on sait qu´il y a beaucoup de niveaux, meme si on ne les voit pas. Il y a davantage d´espace en nous que de matière. La surface est trompeuse. Les scientifiques approfondissent les couches jusqu´au niveau de l´atome. Ils parlent alors de champs unifié, qui est la base de tout. Ce n´est plus sécable, c´est unifié. C´est l´unité elle-meme. Certains disent que ce champ unifié a toujours été là et que c´est ce dont dépend l´univers et tout ce qu´il contient. On peut le voir mais, en meme temps, on ne peut pas le voir. C´est un lieu de pure connaissance, de pure conscience sublime, de pure intelligence créatrice. Tout est là, c´est à la base de tout. Si vous arrivez à plonger dans ce champ, vous nettoyez votre système nerveux, l´instrument de votre conscience et vous aspirez un peu plus chaque jour, jusqu´à en etre rempli. Et une fois que vous etes plein de cela, vous vous y identifiez à 100 %. Vous prenez conscience que vous etes cela. Votre conscience s´étend à l´infini. Tous les secrets se révèlent alors. Vous avez des clés. Et vous ressentez un état de félicité que vous ne pouvez meme pas imaginer. C´est magnifique. Le corps humain est le seul capable de vivre cette expérience. Le corps humain est un truc incroyable, cosmique. Comme l´univers en miniature. Il a un potentiel incroyable. Nombreux sont ceux qui essaient d´atteindre cet état.
A ce jeu, est-ce que vous vous améliorez au fur et à mesure?
Prenez l´image d´un tissu blanc que vous trempez dans de la teinture jaune. L´acte de tremper, c´est la méditaion. Et celui de le suspendre sur la corde à linge, au soleil, c´est l´activité. Vous le trempez plusieurs fois à la fin, le tissue est complètement jaune. C´est fixé. Ca ne partira plus. Le procédé est le meme, mais le résultat, c´est une intensification constante. Ca fait partie de ma vie. On pourrait penser que ce n´est pas pour tout le monde, mais pourtant... Un jour, il ya un déclice et on se dit: je veux essayer ca. Mais avant se déclic, vous n´avez absolument aucun intéret pour cette activité. C´est bizarre.
La méditation vous a-t-elle toujours suffi? Vous n´avez jamais eu recous aux drogues?
Les drogues provoques une tempete dans le système nerveux, procurent une expérience, mais il y a un prix à payer. C´est comme on dépasse le nombre de beats par minute sur une machine: la machine en prend un coup, elle peut disjoncter. C´est une expérience avec contrecoup. Comme la plupart des médicaments, les drogues ont des effets secondaires. Ce qui caractérise la méditation, c´est que, s´il y a des effets secondaires, ils sont bénéfiques. Toutes les branches, toutes les feuilles en bénéficient. Quand j´étais à l´école d´art, dans les années 60, je fumais de l´herbe mais très peu: ca me rendait complètement parano. Je n´aimais pas tellement. En ce qui concerne le LSD et tout ce qui était disponible, mes amis qui en prenaient m´ont dit de ne pas y toucher. Je me suis toujours demandé pourquoi ils me conseillaient, à moi, de ne pas essayer. Je les remercie d´avoir pensé à moi et au final, je n´en ai jamais pris.
Meme par curiosité, vous qui etes intéressé par ce qui se passe dans le cerveau et par les expériences?
Je voulais essayer, mais je ne l´ai jamais fait. Mes amis ne travaillaient pas mais moi, j´avais des idées, et les choses évoluaient. Je ne voulais pas mettre en péril ce processus. C´est vrai que les Beatles pratiquaient la méditation transcendantale et prenaient des drogues en meme temps. Toutes les idées sont là, juste à coté: les drogues peuvent vous aider à les saisir, mais ellee les déforment et en étouffent d´autres. Le risque et de tomber dans un état où vous n´arrivez plus à concrétisez ces idées. Avec la méditation, on agrandit le container et on peut attraper ces memes idées. Les drogues, comme la méditation, ne produisen pas quelque chose qui n´existe pas. Tout est là.
Vous dites que vous devez etre heureux pour travailler, pour etre réceptif à ces idées. Avez-vous l´impression que votre famille vous a protégé des drames?
Pendant votre enfance, les choses se cachent, on joue au détective. Je vivais deux vies en meme temps. Peut-etre plus. Ce que j´aime, c´est etre avec moi-meme, tranquillement assis dans un fauteuil.
Vos parents avaient-ils des ambitions pour vous?
Ils n´avaient pas de projets pour moi. Mes parents m´ont très bien éduqué, ils ont fait en sorte que je grandisse dans une forme de liberté, avec quelques limites. Je ne sais pas vraiment comments ils ont fait, mais j´ai ressenti la notion de liberté quand j´étais petit. C´était très bénéfique. Ma mère, par exemple, ne me donnait jamais de livres à colorier, mais de simples feuilles de papier. Je lui en suis très reconnaissant.
Quelle était la relation qu´entretenaient vos parents à l´art, au cinéma, au littérature?
Ils allaient au musée, mais sans plus.
Est-ce que vous imaginiez, enfant ou adolescent, que deviendriez artiste?
J
e peignais quand j´étais petit, et j´aimais ca, mais jamais je n´aurais imaginé qu´un adulte puisse peindre. Jusqu´en 1961, quand j´ai rencontré mon ami Toby Keeler, qui m´a dit que son père [Bushnell Keeler] était peintre. Ce fut un moment décisif dans ma vie: tout est devenu clair. Je lui ai demandé de me montre l´atelier de son père. A partir de ce moment-là, ma décision etait prise. J´ai loué un atelier. Nous habitions alors à Alexandrie, en Virginie. Mon père payait la moitié, mais il m´a dit de payer l´autre moitié. J´ai alors travaillé et j´ai commencé à peindre la nuit. J´avais 16 ans, j´allais encore à l´école.
En quoi étiez-vous différent de l´enfant américain moyen?
Mais je me considère comme quelqu´un de normal! Tout le monde crée des choses. Je sais qu´il y a des gens qui en font autant, voire plus que moi, mais le destin ne leur a pas donné la chance d´etre reconnus. Ils ne peuvent pas partager leurs oeuvres, personne ne vient les voir. Mais ils créent. J´en suis sur. Ils sont heureux et s´épanouissent en faisant. Je tire moi-meme énormément de satisfaction par le simple fait de faire des choses. Le bonheur, c´est de faire meme si on n´est pas connu.
Comment avez-vous fait pour ne pas etre étouffé par le formatage de l´école?
Je pense que j´ai été étouffé. Au lycée, mes peintures étaient très mauvaises. Pas moches dans le bon sens du terme - j´aimes les peintures laides -, mais mauvaises dans le sens où je savais qu´elles n´étaient pas originales. Je continuais néanmoins à peindre et, parfois, un accident ou certains parties du tableau me donnaient une idée et j´expérimentais. Et j´allais vers quelque chose. Mais je voyais bien que j´étais coincé quelque part, que ca ne se débloquait pas, que je ne prograissais pas, que je piétinais. Je commencais alors à détruire et autre chose apparaissait. Il faut persévérer et ne pas avoir peur de détruire pour passer à l´étape suivante. Il faut beaucoup d´attention. Il faut sans cesse y revenir, ne jamais lacher l´affaire si on veut qu´elle se développe.
Pourquoi etes-vous à l´école d´art à Philadelphie en 1965?
J
e ne voulais pas aller à Philadelphie. Je détestais la ville avant de la connaitre: c´était l´un des derniers endroits où j´aurais voulu me rendre. Mais c´est à cause de mon ami Jack Fisk, je ne sais pas pourquoi il est allé là-bas... Nous sommes d´abord allés en Europe ensemble, pour étudier à Salzbourg avec Oskar Kokoschka [peintre expressioniste autrichen, proche de Gustav Klimt et d´Egon Schiele]. Je devais y rester trois ans, on y est restés deux semaines! Je ne le sentais pas. C´était une évidence dès le premier jour, comme un sentiment diffus. A Salzbourg, j´avais l´impression de retourner dans le North-West américain: tout est tellement propre, mignon, les arbres, les vallées... Aucunce inspiration. Parfois, vous essayez quelque chose et la réponse vient de tout de suite. Je pense que ce que je recherchais, c´était plutot un endroit comme Philadelphie: j´ai immédiatement ressenti un mélange d´attraction et de répulsion pour Philadelphie. Cette ville est l´une des plus malsaines que je connaisse: corruption, angoisse, colère, violence, haine, folie, crasse... Un endroit génial! Je n´avais jamais vu ca avant... Enfin, je ne m´étais jamais retrouvé là-dedans. Ma plus grande source d´inspiration a été Philadelphie, Pennsylvanie.
C´est la première fois que vous habitiez dans une ville?
Oui, ils l´appellent "la vie de l´amour fraternel": c´est complètement absurd! C´est à Philadelphie que j´ai eu mes premières idées originales. Je n´aurais pas pu aller dans un meilleur endroit: j´étais au milieu de ces choses réelles, je les ressentais jour et nuit, sept jours sur sept. Ensuite, quand je suis allé en Californie, la peur a commencé à lacher prise. Mais il a fallu un an pour qu´elle disparaisse complètement.
C´était un besoin, de quitter Philadelphie?
Je suis allé en Californie parce que j´ai été accepté au Center for Advanced Film Studies [le centre d´études supérieures cinématographiques qu venait alors d´ouvrir l´American Film Institute (AFI) de Los Angeles]. La lumière californienne a des effets thérapeutiques. J´avais besoin de partir de Philadelphie. La pression et les sentiments qu´inspirait la ville ont été bénéfiques un certain temps, mauis ensuite, il faut partir. J´y ai vécu de fin 1965 à 1970.
Pendant ce temps-là, il se passait beaucoup de choses à New York, notamment avec le pop art, avec Andy Warhol et le Velvet Underground: cela vous intéressait-il?
Pas vraiment. J´évoluais dans le monde de la peinture, pas de la musique. Andy Warhol faisait de la peinture, mais mon peintre favori était Francis Bacon. Je suis allé à New York voir l´une de ses expos, magnifique. Je me sentais proche de Bacon mais pas du pop art. Ce qui m´intéressait à Philadelphie, c´était les phénomènes organiques.
Quand avez-vous compris que le cinéma serait votre principal moyen d´expression?
J
´ai fait mon premier court métrage [Six Men Getting Sick] à Philadelphie en 1967, le deuxième [The Alphabet] en 1968, j´ai terminé le troisième en 1970. Avec le troisième film, The Grandmother, et le fait que j´aie été accepté à l´AFI à Los Angeles, j´ai senti que c´était au moins égal à la peinture. Peut-etre que ca commencait à etre un peu plus important. Mais je ne savais ce qui se passerait. J´avais des idées de films et une grande envie de les concrétiser.
Vous souvenez-vous du moment exact où vous avez eu l´idée d´Eraserhead?
Non. Je ne sais plus si la première idée m´est devenu à Philadelphie ou en Californie. Je ne me souviens plus avoir écrit le scénario. Je ne me souviens plus comment le nom m´est venu. Je travaillais sur une autre idée, Gardenback, dont le personnage s´appelait Henry, mais il ne ressemblait pas au Henry d´Eraserhead. Je pense que j´ai abandonné Gardenbak pour me concentrer sur Eraserhead, mais je ne sais plus quand j´en ai écrit le scénario!
Des membres de votre famille apparaissent régulièrement dans vos premiers films: Peggy Lynch, votre femme à l´époque, Jennifer Lynch, votre fille... Connaissant les sentiments ambigus que vous entretenez avec la notion de famille dans vos films, n´y avait-il pas une forme de perversité à mettre en scène des membres de votre propre famille?

Non. En ce qui concerne Peggy, j´avais besoin d´une actrice pour The Alphabet et elle se trouvait justement là. Elle était ma femme, ou plutot ma petite amie, à l´époque. Elle savait chanter, elle avait envie de jouer ce role pout moi, c´est tout. J´ai demandé à mon ami Bob Chadwick de chanter. Jennifer a atterri sur la BO.
Je ne connaissais rien au cinéma et aucun de mes amis ne s´y connaissait en matière de réalisation. Pour réaliser mon premier film, j´ai loué une 16 mm. J´ai d´abord appelé les boutiques, car il y avaoit une énorme différence de prix. Je pensais qu´il n´y avait qu´une sorte de caméra 16 mm. Je suis allé dans la boutique la moins chère, downtown, à Philadelphie: Photorama. Le gars était commercant mais il m´a vendu ou plutot loué deux lampes photoflood, que l´on incline à 45 degrés... Je ne savais strictement rien.
Vous avez appris des choses à l´école de cinéma de Los Angeles? Ou bien avez-vous fait en sorte de ne pas trop attendre?
Il faut faire attention. L´école est très importante, les grands professeurs jouent un role très important. Il est bon de savoir ce qui a déjà été fait mais en meme temps, il faut savoir quand partir. C´est délicat. J´ai eu sans doute le meilleur professeur de cinéma du monde, Frank Daniel, de Tchécoslovaquie. Il enseignait principalement en nous faisant analyser des films. On allait voir un film en groupe, à neuf par exemple, et il nous disait: "Toi, tu prends le montage, toi, tu prends la musique", etc. En revenant, on devait parler du montage, de la musique, ca nous obligeait à voir les choses sous un seul angle, et il résumait le tout. Ses analyses étaient tellement belles, comme des poèmes, qu´elles m´ont énormément inspirém, et ouvert les yeux. Frank Daniel est la personne qui m´a le plus aidé en matière de réalisation.
Comment avez-vous fait pour suivre des cours de cinéma, faire des films, peindre, et en meme temps construire une famille, avoir des enfants?
C´est pas difficile d´avoir des enfants! Je dis toujours que 99 est une question de bon sens. Avec les ordinateurs, il y a beaucoup à apprendre, mais manier une caméra fixe n´est pas si difficulte que ca. Ce n´est pas compliqué de commencer et ensuite, c´est l´idée qui nous guide. Dès qu´un problème apparait, il faut le régler en faisant appel au bon sens.
Est-ce que vous avez du etre particulièrement organisé et riggoureux pour mener toutes ces choses de front? Quand vous en parlez, tout semble simple.
Eraserhead a duré cinq ans. Ce qu´il faut, c´est se concentrer. Votre attention donne vie aux choses. Si vous concentrez votre attention sur la réalisation d´un film, toute votre énergie se retrouve dans ce projet et vous pouvez foncer. Si vous n´avez pas d´idée, vous devez vous concentrer sur votre désir d´en avoir. Toute votre attention est tournée vers l´intérieur, mais vous devenez continuer a sortir parce que les idées peuvent venir de l´extérieur. Il est très important de désirer avoir des idées: ca les attire. C´est comme un appat. Elles commencent à affluer. Quand vous pechez, il arrive que le poisson soit près de l´hamecon mais vous ne le savez pas. Il faut attendre. Si l´appat est suffisamment puissant, les poissons finiront par mordre.
Eraserhead reste-t-il le film qui a été le plus difficile à tourner pour vous?
C´était une merveilleuse expérience, un peu frustrante parce que j´étais toujours à court d´argent.
En quoi ce film aurait-t-il été différent si sa réalisation n´avait pas duré cinq ans?
Ca aurait été le meme film. La première année, on a tourné sans interruption, assez lentement, je ne sais pas pourquoi. Si le tournage avait été plus rapide, avec plus d´argent, certaines idées m´auraient échappé, car je n´aurais pas approfondi les réflexions. L´idée de la dame du radiateur, par exemple, m´est venue pendant le tournage, au cours de cette première année. Cette idée aurait-ele surgi si on avait tourné dans des conditions normales? Peut etre, pas sur.
Vous avez connu le succès relativement vite...
Je n´ai pas connu le succès très tot. Les critiques d`Eraserhead étaient peu enthousiastes, et c´est un euphémisme. Ce qui m´a sauvé, ce sont les projections de minuit. Aux Etats-Unis, il y avait un réseau de dix-sept villes dans lesquelles Eraserhead a été projeté pendant presque quatre ans. Ca a commencé à New York, mais aussi à Los Angeles, au New York Theater, où il est passé pendant quatre ans, à Saint Louis, Seattle, San Francisco... Une seule séance par semaine: le vendredi ou le samedi à minuit. La séance de minuit est devenue un phénomène. Le titre Eraserhead est resté à l´affiche, inscrit en lettres lumineuses au-dessus des cinémas, pendants des années. Les gens passaient devant chaque jour: meme sans avoir vu le film, le titre est entré dans leur tete. Petit à petit, Eraserhead s´est immiscé dans l´incoscient collectif grace aux séances de minuit.
Est-ce que vous voyez dans ce film des choses que vous ne voyiez pas il y a cinq ans, dix ans?
Bien sur. J´ai une théorie. Quand on a une idée, c´est comme avec un poisson. Quand on attrape un poisson, on ne l´a pas créé. On le prépare et on le mange. C´est la facon dont on le prépare qui sera appréciée par les personnes qui le mongeront. Et meme si vous mangez seul, vous apprécierez la facon dont vous l´avez préparé. Les idées sont complètes. Si on les suit, on se rend compte quelles ont plus de sens que ce qu´on pensait à l´époque. Il faut veiller à etre fidèle aux idées. Si on les respecte, leurs harmonies peuvent se révéler par las suite. Ou se révéler à d´autres personnes dès qu´elles les percoivent. Il faut les respecter, leur etre fidèle car elles contiennent davantage que ce qu´on pense.
Que voyez-vous maintenant que vous ne voyiez pas avant dans Eraserhead?
J
e ne tiens pas à en parler, parce que je me serais obligé de donner mon interprétation d´Eraserhead. Mais je peux vous dire que parfois, certains événements de ma vie me font penser à Eraserhead. Des choses de mon quotidien, qui se passent en moi. Certaines se vérifient. A l´époque, je ne savais pas que je ressentirais cela un jour.
Pendant que vous tourniez d´Eraserhead, la scène punk explosait à New York.
Ca n´a rien à voire avec le punk. Le punk ne m´intéressait pas, il ne m´a absolument pas influencé. Pendant tout le tournage, je dormais la journée at je travaillais sur Eraserhead la nuit. On avait un tourne-disque et certaines personnes qui nous rendaient visite ont parfois apporté une radio - j´ai meme revu certains rushes sur lesquels on entend de la musique. Mais l´idée, pour Eraserhead, était de faire barrage à tout ce qui nous entourait et de nous plonger dans ce monde-là. Souvent, je me mettais au milieu du décor et j´essayais d´imaginer les personnages. Ils n´étaient pas là, bien sur, mais ils existaient car rien d´autre ne contrariait leur existence. Je laissais mon esprit vagabonder dans un autre monde.
C´est Philadelphie qui m´a inspiré Eraserhead. Je n´avais besoin d´aucune autre influence. Certains on dit que le personnage d´Henry Spencer pourrait appartenir à la scène punk. Mais ce n´était pas mon intention. Certaines choses flottent dans l´air, comme une ambiance, em adéquation avec l´air du temps. D´autres ne correspondent pas à l´époque: il faut les garder pour plus tard. Ainsi, après Eraserhead, j´ai essayé de trouver des personnes intéressées par Ronnie Rocket, mais personne ne voulait investir, alors Elephant Man a été le film suivant. Qui n´était pas du tout en phase avec ce qui se passait alors, surtout aux Etats-Unis.
Avez-vous abandonné l´idée de tourner Ronnie Rocket?
Non, je n´ai pas encore renoncé. Ce n´est pas faute de moyens, j´ai eu plusieurs occasions de le tourner, mais j´ai l´impression que l´idée n´est pas aboutie, qu´elle me résiste.
Vous pensez que pour attraper les idées, vous devez rester en marge de la vie culturelle, à l´écart des autres artistes?
Je ne sais pas pour les autres, mais c´est ainsi que je fonctionne. Je dois me tenir à l´écart.
Avez-vous désiré tout ce qui vous etes arrivé?
Non, on ne peut pas dire ca. Dans ma vie professionelle, oui. Dans ma vie autour de travail, les choses ont toujours eu lieu d´une facon qui m´échappe. Le destin est très puissant. Ce qui doit arriver finit par arriver. Dans mon travail, j´ai toujours fait des choix. Ce qui ne veut pas dire que je n´ai pas de regrets. Dune est un regret, mais j´ai tellement appris que, a posteriori, ce n´est pas un regret.
C´est pourtant un film très lynchien: on y retrouve beaucoup de votre univers et de vos obsessions.
La lecon à en tirer, c´est que le réalisateur doit avoir le final cut, la liberté créatrice. Ce n´était pas le cas pour moi. Dès le début, j´ai senti qu´il fallait que je m´adapte à Dino De Laurentiis, le producteur. Après coup, je me rends compte que j´ai moi-meme, dès le début, ajusté mes idées pour qu´elles ne soient pas censurées par Dino. Je suis entre très tot dans un processus de compromis. Je ne faisais pas le film que j´aurais fait si j´avais été libre. Ce qui est très regrettable. En plus, tout le monde commencait à imposer cette durée maximale de deux heures dix-septes minutes: si le film était plus long, les cinémas perdaient une séance par jour. Le film devait etre considérablement réduit. Je ne me souviens pas très bien de ce qui a été coupé...
Si vous n´aviez pas fait Dune, quelque chose manquerait dans votre filmographie; le gros film hollywoodien.
J´aurais bien voulu essayer de faire un film hollywoodien et réussir. Je considère ce film comme un échec tragique - meme si certains aiment le film, meme si j´en aime certains aspects. Mais le fait est que j´ai appris beacoup de choses avec cette expérience. Pourquoi faire un film quand on ne peut pas le mener à bout comme on l´entend? Ca se transforme en cauchemar, la situation devient absurde.
Vingt-cinq ans plus tard, étiez-vous aussi libre pour Mulholland Drive que pour Eraserhead?
Oui. La liberté, c´est de pouvoir concrétiser les idées qu´on a. Si quelqu´un ou quelque chose vient les perturber - la force d´inertie, le manque d´argent, l´impossibilité de trouver l´endroit, une personne qui n´est pas disponible, toutes ces choses qui interviennent toujours à un moment ou à un autre -, il faut rester concentré sur l´idée, lui rester fidèle et résoudre le problème pour la mener à terme. Si certaines personnes impliquées ont le pouvoir de contrer votre volonté ou de l´altérer - à moins que ce ne soit pour l´améliorer , c´est mauvais pour le film. Il faut toujours laisser de l´espace pour inclure de nouvelles ou de meilleures interprétations de l´idée originale, au cas où. Ca n´arrive pas souvent, mais il fair etre ouvert à cette possibilité, avancer en restant ouvert et saisir les choses qui se présentent.
Personne n´a jamais exercé d´influence négative sur mes films, sauf sur Dune. Pour Elephant Man, il n´était pas stipulé sur mon contrat que j´aurais final cut mais Mel Brooks, qui coproduisait, aimait bien ma facon de voir les choses et m´a défendu. Une fois Elephant Man terminé, des responsables d´EMI en Angleterre et de la Paramount à Los Angeles voulaient modifier le film. C´est Mel lui-meme qui a mis fin à toutes ces velléités.
Vous avez commencé avec des films plutot marginaux pour rapidement vous rapprocher d´Hollywood. Maintenant, vous vous trouvez entre ces deux extrèmes. Est-ce la place idéal pour vous?
Je veux etre là où mes idées me disent d´etre, là où elles sont le mieux. Vous pouvez tomber amoureux d´une idée qui correspond à ce qu´attendent les studios. Et vous pouvez tomber amoureux d´une idée qui appelle un film indépendant, à petit budget. Mais je serais incapable de retravailler avec le système hollywoodien, parce que je n´y aurais sans doute pas le choix du montage. Meme s´ils promettent de vous laisser toute latitude, il faut bien regarder au fond des yes des producteurs pour savoir s´ils vont vraiment vous laisser toute liberté. Je n´ai pas envie d´y retourner. En France, ils respectent le réalisateur, le peintre, l´écrivain, les belles choses personnelles. Ce n´est pas le cas dans les studios: ce qu´ils veulent, c´est gagner le plus d´argent possible.
Sans l´argent investi par les Francais, auriez-vous pu tourner Mulholland Drive?
Sans ca, Mulholland Drive n´aurait pas pu etre terminé. Enfin, pas aux Etats-Unis. A moins que des indépendants... Je ne sais pas.
Vous est-il de plus en plus difficile de trouver de l´argent?
J´ai toujours eu la chance de pouvoir faire le film suivant.
Qu´avez-vous en commun avec Adam, le personnage de réalisateur dans Mulholland Drive, qui passe sans cesse de la jet-set aux endroits louches?
Los Angeles est bati ainsi, comme la plupart des villes: un jour vous etes à l´hotel Beverly Hills, le lendemain vous vous retrouvez dans des endroits plus glauques. C´est normal de passer de l´un à l´autre. La plupart du temps, je reste chez moi. Mais parfois, il faut effectivement sortir pour se confronter à des expériences. Durant le premier tiers de notre vie, les fenetres sont grandes ouvertes. Ensuite, elles se ferment plus ou moins selon les gens. Vous faites alors quelque chose de ce qui est rentré. Mais il faut continuer à faire des expériences car des idées peuvent en surgir. Mais je n´ai rien en commun avec Adam, à proprement parler.
Vingt-cinq ans pour faire des expériences, vingt-cinq ans pour travailler sur ces expériences?
C´est à peu près ca. Et pendant le dernier tiers, vous réfléchissez.
Au quotidien, etes-vous attiré par ce qui est dramatique ou cherchez-vous à fuir des problèmes?
Ca dépend... J´aime bien vivre dans un monde d´idées basé sur ce que j´ai vu ou ressenti dans ce qu´on appelle "le monde réel".
Vous semblez etre à l´arbri des situations extremes que vous faites intevenir dans vos films. Les mettre en scène est-il une facon de vous en protéger dans la réalité?
La seule question, c´est pourquoi je tombe amoureux de certaines idées et pas d´autres. Certaines idées me fascinent, d´autres me laissent indifférent.
En France, en Italie avec Nanni Moretti, aux Etats-Unis avec Michael Moore, de plus en plus de réalisateurs prennent position politiquement. Vous-sentez vous concerné par la situation politique, en tant que réalisateur?
C´est une question piège. Les choses changent à la surface. Certains s´engagent comme Michael Moore, qui a toujours fait ca, et d´autres non: ce n´est pas qu´ils ne s´y intéressent pas, mais l´important pour eux est d´écouter et de suivre leurs idées. Je serais pret à signer une pétition pour dire que je désapprouve la politique de George Bush, mais je continuerai à faire ce que je fais.
Vous dites que vous n´etes pas accro au succès...
Je ne dis pas ca. Le succès est une bonne chose car il vous offre davantage d´opportunités - mais il a aussi un coté négatif: quand on échoue, on souffre énormément. Une fois qu´on a repris espoir, on se sent libre: alors, on ne peut que progresser. Le succès, c´est très bien, mais quand on reprend le sens des réalités, on a l´impression qu´on ne peut pas aller plus haut, qu´on risque de descendre ou de stagner. On ne peut pas s´empecher d´y penser. C´est une pression qu´on n´a pas envie de subir. Elle constitue un obstacle de bonheur. Mais en ce qui concerne le soutien financier qui permettra de réaliser le projet suivant, le succès est essentiel.
Maintenant, vous avez besoin du succès, ne serait-ce que pour poursuivre votre oeuvre, pour construire votre studio par exemple.
Le secret, c´est que si vous pouvez vous imaginer vivre heureux dans une caravane, quoi qu´il arrive, vous aurez des hauts et des bas, mais vous vous en sortirez.
Chaque situation est précaire. Si vous lisez un magazine d´il y a dix ans, vous ne vous souvenez meme pas des gens dont il parle. Il faut, comme on dit, rester concentré sur le donut, pas sur le trou. Le donut, c´est le travail. Le bonheur véritable réside dans l´acte de faire, que ce soit un succès ou un échec. Si vous n´avez pas l´argent, vous pouvez trouver un autre moyen de concrétiser l´idée que vous avez. Il ne faut pas se laisser impressioner par le trou, il faut se concentrer sur le donut et travailler.
Vous pourriez vivre dans une caravane demain?
Absolument. Plutot deux fois qu´une. Il se peut que je le fasse, un jour!