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(2001
- en français)
David
Lynch, le magicien ose
Par Serge Kaganski

David Lynch commente son nouveau
Mulholland Drive. Mais comme à son habitude, il
répugne à expliciterles mystères
du film, afin de ne pas rompre le charme, préférant
rester lové dans le pays des songes.
Après Une Histoire vraie, peut-on considérer
Mulholland Drive comme un retour sur votre terrain favori
et familier ?
Non ! A chaque film, je tombe amoureux d'une idée.
Les idées sont la chose la plus importante au départ
d'un film,ainsi que le processus par lequel on en tombe
amoureux. Il faut être amoureux d'idées,
et savoir les traduire en cinémapour les transmettre
aux spectateurs. Et c'est la même machine qui traduit
toutes les idées : elles doivent tenirensemble,
d'une façon ou d'une autre. Mais je comprend très
bien votre question, et je vois bien où vous voulezen
venir. Ce que vous insinuez est à la fois vrai
et faux. Vrai parce que certains aspects de Mulholland
Drive rappellent mes films précédents, faux
parce que je n'ai jamais cherché à répéter
consciemment ce que j'ai fait auparavant.Je prend chaque
film un par un.Mulholland Drive était au départ
le pilote d'une série à venir.
Cela a-t-il été difficile de transformer
ce pilote en film ?
C'était
très
intéressant
! Car nul metteur en scène au monde désirant
faire un long métrage de cinéma ne débuteraitpar
un pilote de série télé avec une
fin ouverte ! Quand je dis fin ouverte, je veux dire que
de nombreux cheminsnarratifs avaient été
ouverts, mais qu'aucun ne se terminait. Débuter
un projet pour une série, c'est une toute autremanière
de travailler et de penser que pour un film. Le premier
épisode d'une série est destiné à
introduire un univers,à présenter une série
de personnages, et à susciter chez le spectateur
le désir d'en voir plus, de connaître la
suite.Un pilote ne se conclue pas, il s'arrête à
un moment donné &endash; ce qui n'est pas la
même chose. J'en étais donc làquand
les gens d'ABC ont vu le pilote
Ils l'ont détesté.
Et l'ont tué .Puis, Pierre Edelman (producteur
français) m'a demandé la permission de regarder
ce pilote, ce qui était très élégant
de sa part, parce que de nombreuses personnes l'ont vu
sans mon accord. Et je n'étais pas particulièrement
fierde ce pilote, ni désireux de le montrer partout,
parce que c'était un travail inachevé, un
montage arbitraire de 88 minutesfait dans mon dos
bref, ce truc n'était pas loin d'être un
désastre. Mais Pierre y a décelé
un potentiel, et il savaitqu'éventuellement, je
désirais en faire un film. Le problème,
et c'était un secret à l'époque,
c'est que je n'avais aucuneidée pour transformer
ce début d'histoire en film. Et impossible de faire
quoi que ce soit sans idées. Le studio Canal a
misun an à racheter tous les droits, disséminés
dans quatre sociétés différentes.
Pendant cette année,j'ai beaucoup cogité
sur ce projet et une nuit, les idées me sont venues.
De six heures et demi à sept heures,les idées
se sont tout d'un coup bousculées dans ma tête
! Enfin, je voyais la route s'éclairer. Et ces
idées étaient vraiment indispensables, je
les ai prises comme un cadeau, elles ont modifié
toutes les trajectoiresque j'envisageais au moment du
pilote. Et nous avons tourné un tas de nouvelles
scènes qui ont changé le début, le
milieuet la fin de l'épisode originel. C'était
désormais un nouvel objet, même si nous avons
conservé certains aspects de la série. De
toute façon, la télévision, c'est
comme le cinéma : la seule différence, c'est
que ça atterrit sur un grand écran ou dansune
petite boite. Ce qui était intéressant,
et nouveau pour moi, c'était de débuter
dans une certaine perspective,puis de continuer dans une
direction totalement différente : ça m'a
permis de voir émerger une forme nouvelle.
Quelles sont les différences majeures entre
ce que devait être la série et le film ?
Je ne vais pas entrer dans les détails car
le changement était un virage à 180°.
Je ne savais pas où irait la série,parce
que je ne voulais pas le savoir. Je n'aime pas tout prévoir
à l'avance, je veux être surpris par les
films que je tourne,comme n'importe quel spectateur. J'aime
bien avoir beaucoup d'idées afin de pouvoir progresser
morceau par morceau,mais j'aime quand le dernier morceau
mis en place conditionne la suite, influence les morceaux
à venir. En bref, j'aime avancer à l'instinct,
et je ne veux surtout pas connaître à l'avance
la fin de mes films.
Quand vous dites que les idées vous sont venues
tout d'un coup entre sixheures et demi et sept heures,
cela paraît bien mystérieux.
C'est un mystère pour moi aussi ! Mais ce mystère
est la plus belle chose au monde
Voilà comment
je vois les choses : il me semble que dans mon esprit,
il y a comme un océan d'idées. Tout ce qui
est fabriqué par l'homme, un objet,un meuble, une
uvre d'art, débute par une idée. C'est
tellement évident et banal que nous n'y prêtons
mêmeplus attention, ce processus va de soi. Alors
j'aime me souvenir de l'histoire de Nikola Tesla : il
était assis sur un bancdans un parc, il s'est mis
à scruter le ciel, à regarder vers le soleil,
ce qui peut être dangereux pour la vue, et tout
d'uncoup, le générateur du courant alternatif
lui est apparu devant les yeux. Et l'histoire précise
bien que tous les détailsdu générateur,
chaque boulon, chaque branchement, lui sont apparus d'un
seul coup d'un seul. Il a inventé le courantalternatif
comme si, justement, il avait reçu une décharge
électrique. Cette idée était une
grande idée, puisqu'elle a changéle monde.
Il a inventé l'électricité, que nous
utilisons tous quotidiennement, sans y prêter attention.
Ça paraît incroyable !Mais c'est ainsi que
naissent toutes les idées, grandes ou petites.
Il n'y a rien, et tout d'un coup il y a l'idée
!
Comment elle surgit, je n'en sais fichtre rien : c'est
un mystère, mais un mystère magnifique.
Et nous nous appuyonstous sur ce mystère. Je crois
que tout ce processus de naissance des idées commence
par un désir. Par exemple, si vousêtes un
fabricant de meubles et que vous voulez créer une
chaise, vous allez chercher des idées tournant
autourdes chaises. Et dans cet océan de l'esprit
humain, il existe un tas de chaises futures, pas encore
inventées. Si vous avez suffisamment de désir
et de concentration, vous allez pêcher ces idées
dans l'esprit humain et les amener dans la réalitéconcrète.
Le désir est la clé de tout. Désirer
des idées, c'est comme désirer un poisson
: vous allez pêcher, vous avez de la patience, et
au bout d'un moment, vous ramenez du poisson.
Certaines
des idées de Mulholland Drive ne viennent-elles
pas aussi d'images de cinéma, de scènes
vues dans des vieux films comme par exemple En Quatrième
vitesse, Sunset Bvd, ou Vertigo ?
Ma réponse est non ! Et peut-être oui
L'histoire du cinéma a déjà plus
de cent ans. Il est aujourd'hui impossible de faireun
film qui n'entre pas en résonance, d'une façon
ou d'une autre, avec un film plus ancien. Mais ce processus
n'est pasnécessairement conscient. Si je copiais
volontairement un film ancien, ce serait comme manger
la nourriture déjà digérée
par une autre personne. Non, on veut trouver sa propre
nourriture. Et cette nourriture personnelle vous estdonnée
par l'océan d'idées, ou par un scénario,
ou par un livre
Et chacune de ces sources possibles
est autonome,même s'il est possible qu'elle rappelle
par inadvertance tel ou tel vieux film. Une fois qu'on
démarre sur telle ou telle idée, le plus
important est de rester fidèle à ces idées
du début à la fin de la fabrication du film.
Mais puisque vous évoquez Sunset Bvd, il y a un
plan de Mulholland Drive sur la porte du studio Paramount
(comme dans le film de Billy Wilder). Dans ce plan, on
voit une voiture ancienne. Cinquante ans plus tôt,
la même voiture passait à travers la même
entrée. C'était celle de Gloria Swanson
dans Sunset Bvd.
Selon vous, quel est le sujet profond de Mulholland
drive ?
Vous savez pertinemment que je ne répond jamais
à ce genre de question, je n'analyse jamais le
sujet ou le sens de mes films. Il existe un grand nombre
de langages, chacun permettant d'exprimer des idées.
Et il existe notamment deuxformes importantes de langage
: les mots et les films. Je ne suis pas du tout doué
pour exprimer mes idées par les mots. Et après
avoir travaillé dur pour exprimer des idées
à travers le cinéma, je trouverais particulièrement
absurde de retourner vers les mots. Le film est là,
pourquoi lui superposer un discours ? Dans la peinture
abstraite, le spectateur joue un rôle clé.
Il se crée un cercle interactif entre le tableau
et le spectateur, et toutes les lectures possibles du
tableau vont apparaître. Il y aura autant d'interprétations
que de spectateurs, et même plusieurs interprétationspar
personne. C'est une chose magnifique. Et pourtant, le
tableau demeure le même, seul et unique : c'est
chaquespectateur qui le modifie selon sa lecture. C'est
ainsi.
Peut-on dire que c'est un film sur Hollywood comme
croyance, comme état d'esprit ?
C'est une très belle interprétation, mais
c'est la vôtre. Vous êtes libre d'avoir votre
opinion. Le film est peut-être ce quevous dites,
mais il est plein d'autres choses aussi. Parfois, plusieurs
courants traversent un film, et tel courant frappe tellepersonne
plus que telle autre. Je suis impuissant face à
ce processus. C'est toujours étrange de voir les
réactions tellement diverses des gens, alors que
chaque photogramme du film est le même pour tout
le monde. Et pourtant, chaque projection est différente,
et chaque spectateur quitte le film avec une vision et
des idées différentes.
Mulholland Drive montre que la fascination exercée
par Hollywood a son revers, particulièrement vénéneux
et destructeur.
Certes, mais on peut dire cela de tous les rêves,
ce n'est pas particulier au rêve hollywoodien. Encore
une fois, tout partdu désir, le désir de
conquérir un bout de ce qu'offre Hollywood et que
d'autres ont réussi à conquérir auparavant.Venir
dans cette ville avec ce désir en tête, c'est
s'exposer à une expérience qui peut s'avérer
très dure.La vie d'un acteur est particulièrement
difficile : ils n'ont qu'eux-mêmes, que leur corps,
leur visage et leur savoir-faire,mais ils ne détiennent
pas le contrôle. Ce ne sont jamais eux qui choisissent
leurs rôles et leurs films, ils sont choisis.
Vous avez filmé vos deux actrices de façon
très caressante, avec le même mélange
de trouble et de sensualité que l'on trouvait dans
certains Hitchcock.
Les filles sont bien évidemment une part fondamentale
de ce film. Ce qui ne veut pas dir que j'ai fait des concessionssur
les autres éléments. Le processus de fabrication
de l'image est une étape dans la fabrication globale
d'un film.C'est incroyable tout ce qu'on peut faire avec
un film, une fois le tournage terminé, pour lui
donner le bon look, l'aspect qui sert au mieux le film.
Mulholland Drive en particulier est un film qui est passé
par un grand nombre d'étapes. Nous avons tourné
comme pour la télévision, avec de la pellicule
film, mais avec des objectifs qui ont agrandi le rectangle
de l'image jusqu'à la petite portion habituellement
dévolue à la piste sonore, ce qui correspond
au format haute définitionde la future télé.
Ce format correspond aussi au "rectangle d'or",
ça donne une image magnifique, aux proportionsquasi-parfaites.
Mais à un certain moment, on nous a demandé
de faire une réduction optique pour obtenirle format
cinéma classique de 1 : 85. Cette transformation
s'est avérée désastreuse, et nous
étions face à un vraicasse-tête. Puis
un technicien a commis une erreur au labo en tirant une
bobine en 1 : 85 dont il avait coupé la partiede
la bande-son. Et le résultat était splendide
! On a tiré une copie entière du film de
cette façon, et nous étions tellementheureux
du résultat du à cet accident ! La pellicule
que nous avons utilisée est nouvelle, elle donne
de forts contrasteset il semble qu'elle déplait
à tous les chefs-opérateurs. Mais elle est
très résistante, peut être développée
très rapidement,ce qui plait aux labos. Par contre,
il faut des ajustements d'étalonnage pour rendre
les lumières et les acteurs plusbeaux
Mais
avec un peu de travail supplémentaire, on y arrive.
La texture de l'image de ce film résulte d'un certainnombre
de manipulations techniques.
Vous donnez des explications très techniques,
mais ce film retrouve l'élégance et la sensualité
des vieux classiques : c'est quand même aussi une
question de sentiments et de mise en scène ?
C'est la résultante de tous ces éléments.
Un film est construit pièces par pièces,
morceau par morceau, et on essayede se concentrer sur
chaque morceau, de peaufiner chaque étape, de donner
son maximum sur chaque fragment,en espérant que
une fois le tout assemblé, cela fonctionnera.
Mulholland Drive, c'est un filmage "à l'ancienne"
au service d'un scénario qui fait voler en éclat
les règles narratives classiques, comme une fusion
idéale entre le classicisme et l'expérimental.
Peut-être, mais je ne raisonne pas en ces termes.
J'en reviens toujours aux idées. J'ai reçu
des idées en cadeau,j'ai essayé de les traduire
en film.
Le film montre la ligne de fracture entre ceux qui
réussissent et ceux qui échouent, entre
les beaux quartiers du haut de la ville et les quartiers
crades du bas
A sa manière très souterraine,
Mulholland Drive est-il aussi un film politique ?
(rires)
Là encore, on en revient à
l'infinie variété des interprétations
possibles. Il y a des gens très concernéspar
la politique qui voient tous les films, toutes les uvres
à travers le prisme politique. Il y a aussi des
gens focaliséssur la peinture qui voient les films
d'abord en termes picturaux, etc. C'est le bagage que
chacun amène qui influencela vision d'un film.
C'est comme ça, je n'y peux rien. Mulholland Drive
est-il une uvre politique ? Non. Mais si la politique
est votre truc, vous avez parfaitement le droit d'y voir
un sous-texte politique. Allez faire un tour en voituredans
Hollywood, vous y verrez ceux qui ont réussi et
ceux qui ont échoué. Mais vous verrez le
même phénomèneà New York, ou
à Paris. Pour ce qui est de la ville haute et de
la ville basse, c'est vrai qu'à Hollywood, la topographiecorrespond
souvent à la position sociale et que les belles
villas sont plutôt dans les collines. Mais ce n'est
pas une règleabsolue, dans d'autres régions
du monde, ce sont les pauvres qui vivent dans les hauteurs
des villes.A LosAngeles, les hauteurs sont recherchées
pour les superbes points de vue, pour le calme et pour
la verdurequi est plus abondante qu'en bas.
Les mésaventures du cinéaste dans le
film sont-elles fondées sur votre propre expérience
?
Non, on ne peut pas dire ça aussi catégoriquement.
Cela dit, je m'identifie tout à fait au personnage
d'Adam Kesher,je connais la plupart des problèmes
qu'il rencontre, mais ils ne sont pas directement basés
sur ce que j'ai vécu.La tension entre la création
et le business a toujours existé, beaucoup de films
ont montré les rapports difficiles entrescinéastes
et producteurs, mais aucun film n'a réussi à
dire toute la vérité sur Hollywood, parce
que c'est impossible.En revanche, chaque film, comme par
exemple Sunset Bvd, a montré une parcelle de la
vérité.
Serge Kaganski 21 nov. 2001
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