Home

Lynch Gazette

Missoula Man
1 - 2

Twin Peaks

T.P. Gallery

Movies

Sounds

Painting

Press

Books

Links
Angelo Badalamenti
Badalamenti
Jack "Eraserhead" Nance
Jack Nance
Alan Splet
Lost Lynchians

Dog Strip

Words 1

Words 2

Prizes

 

 
 

Lynchtown

INTERVIEWS

(1999 - en français)

 

David Lynch est un autre aussi mais pas le même Cinéma. Une histoire vraie rompt avec l'univers tourmenté de l'auteur de Lost Highway. Est-ce un tournant ou une pause ? Rencontre. Empruntant au western et au road movie, ce dernier opus est toujours l'occasion pour le cinéaste américain de prendre son temps pour réfléchir à la mort. Six mois après sa présentation cannoise, David Lynch était de passage à Paris vendredi denier afin de parler de son dernier film.

 

Une histoire vraie (traduction française qui, pour le coup affadit le jeu de mot à triple détente du titre original) sort en salles aujourd'hui. Après votre film schizophrène à pistes multiples Lost Highway, avec le vieux cow-boy têtu d' Une histoire vraie exit le Lynch " malsain " ?
David Lynch. Je suis comme tout le monde : beaucoup de choses à la fois. On pourrait y entendre des échos, mais je n'ai pas voulu faire l'opposé de Lost Highway. Entre les films, il y a une période assez frustrante, où j'essaie de garder toutes les portes ouvertes et de rester vigilant, en lisant et en écoutant plein de choses. Un jour heureux, on est prêt à s'embarquer dans une nouvelle aventure, un autre film. Cette fois, je suis tombé amoureux de ce scénario et de cette histoire d'Alvin Straight. Mais il était étrangement difficile d'avancer sur une ligne droite avec des éléments si minimalistes.
Votre imagination travaille de la même manière que la mienne : quand vous lisez un livre ou un scénario, votre imagination se déclenche et soudainement, les mots commencent à vivre dans votre tête. Si on reçoit une idée d'ailleurs pour construire un scénario, on doit toujours se souvenir de la première impression. Ces idées ne sont que des fragments, mais elles vont éventuellement former une histoire. Cette fois-ci l'histoire vraie d'Alvin Straight m'est parvenue d'un seul coup, par l'extérieur (les scénaristes Mary Sweeney et John Roach ; NDLR), mais quand elle a commencé à vivre dans ma tête j'ai dû la suivre. Je veux toujours rester fidèle à l'histoire et à la première impression - ce qui me sert de guide dans des décisions délicates.


Le goût, le style - tout découle de l'histoire, c'est elle qui dicte l'approche. Est-ce qu'il était plus difficile de créer un univers opaque à partir d'une histoire linéaire qui se laisse résumer dans une seule phrase ?
David Lynch. Cette histoire avait besoin d'un certain espace-temps. Ce qui paraît simple ici est en réalité plus compliqué que dans d'autres films puisqu'on dispose de moins d'éléments avec lesquels on peut jongler et que l'on peut déplacer sans cesse. J'ai avancé à travers le film, guidé par mes sentiments et motivé par un échange permanent entre action et réaction. De jour en jour, j'ai ajusté le film aux personnages car il y avait beaucoup de choses qu'on ne pouvait pas contrôler comme, par exemple, le temps et les lieux de tournage. Nous avons tourné dans la région le long de la route qu'Alvin Straight a réellement prise pour retrouver son frère.


Comment sentez-vous cette harmonie profonde entre l'homme et la nature dans le film ?
David Lynch. Entre l'homme et la nature existe une interaction permanente. La nature influence notre comportement et elle a affecté le tournage chaque jour : elle nous donne une certaine lumière, des nuages, du vent. Et - que nous le voulions ou pas - elle nous donne des émotions et elle nous impose un choix avec lequel il faut travailler. Regardez les rats. Si vous les mettez ensemble dans une pièce, ils changent leur comportement et deviennent assez bizarres... Ça doit être pareil pour des gens qui habitent des villes surpeuplées. Nous sommes tellement influencés par toutes ces combinaisons de notre environnement ! J'adore l'observer.


Votre ouvre, de Blue Velvet à Twin Peaks, a toujours tourné autour de la mort et des cadavres, mais pourquoi arrivez-vous dans Une histoire vraie, à vous approcher de la mort plus profondément ?
David Lynch. Je ne sais pas si mes films sont obsédés par la mort, mais elle est un thème puissant auquel on doit toujours revenir. La mort donne de la matière à réfléchir - comme dans cette histoire d'Alvin Straight. Ce n'est pas très original à dire, mais pour un jeune la mort semble éloignée, ce qui joue sur son comportement. Mais en vieillissant, quand la mort approche, les gens changent souvent : ils délaissent les activités pour plonger dans un monde plus réfléchi.

Rêvez-vous parfois de changer radicalement, de devenir quelqu'un d'autre ?
David Lynch. Oui, je pense que chacun de nous aimerait être quelqu'un d'autre. Vivre simultanément trois ou quatre vies serait très excitant, non ? Chaque film est son propre monde dans lequel on peut entrer. · l'époque je vivais dans l'univers d'Eraserhead pendant plusieurs années, car je manquais d'argent pour finir ce film. C'était douloureux mais aussi une expérience magnifique : j'ai été coupé du monde soudainement, cet univers est devenu très réel pour moi.


Vos films influencent-ils votre vie privée à ce point ?
David Lynch. La vie et les films s'influencent dans les deux sens. En travaillant sur un film, ma vie personnelle n'atteint pas les décisions à prendre car j'essaie de rester fidèle à l'histoire. Mais quand on se concentre tellement sur son histoire, quelque chose peut dérailler dans sa vie privée. Puis cette vie donne des idées pour quelque chose de nouveau : elle nourrit l'imagination. Chaque film absorbe, à un moment il prend le dessus et ce, d'autant plus que l'on passe un long moment à le faire. Dans ce sens, l'interminable tournage de Dune - où je n'avais pas droit au montage final - m'a traumatisé et déprimé. Je le sens encore aujourd'hui comme une blessure.


propos recueillis par Marcus Rothe