|
|
INTERVIEWS

(2001
- en français)
"A
Hollywood, un polar avec des virages"
Par ELISABETH LEBOVICI
ET DIDIER PÉRON
"Je
ne suis pas vraiment musicien, bien que je m'y essaie.
(...) Mais il y a un truc qui m'intéresse prodigieu-sement,
et qui est en train de prendre forme, c'est la possibilité
d'une manipulation, en temps réel, de la voix."
Venant de Prague, où il
a enregistré avec le fidèle Angelo Badalamenti
la bande originale de son nouveau film en cours de finition
Mulholland Drive, et avant de repartir monter et sonoriser
les dernières séquences chez lui, à
Los Angeles, David Lynch était de passage à
Paris. Il a accordé en exclusivité à
Libération un long entretien, acceptant notamment
de lever un bout du voile sur cet opus 2001 qui s'annonce
noir, sexuel, chaotique et violent, dans la lignée
de Lost Highway.
C'est un entretien un peu bizarre, puisque vous n'avez
pas de film à promouvoir...
Pas de film. Oui, c'est fantastique.
On aimerait quand même que vous parliez de Mulholland
Drive, en cours d'achèvement.
Ça a commencé par être un pilote pour
une série télé. Beaucoup de choses
sont amorcées, sans être terminées,
c'est ainsi que vous ouvrez des pistes que vous pouvez
prolonger; c'est quelque chose de merveilleux, une histoire
par épisodes peut contenir tellement de choses,
vous pouvez aller partout, c'est précisément
la nature d'un pilote que d'être sans fin. Mais,
quand même, dans le cahier des charges, on vous
demande d'imaginer une fin, c'est du moins l'expérience
que j'avais eue de Twin Peaks, où, parce que j'étais
forcé de le faire, la fin a finalement déterminé
le reste de la série d'une manière considérable.
Idem pour Mulholland Drive. Le voyage a été
aussi long que sur la route, réelle, de Mulholland
à Los Angeles: avec ses tournants, ses errances,
c'est une vaste, une longue route, une route mystérieuse,
mais tous les films sont ainsi. Ils veulent aller dans
un certain sens et on ne sait pas à l'avance les
chemins qu'il faudra prendre pour aboutir à leur
forme finale
Pourquoi la chaîne ABC n'en a-t-elle pas voulu?
La télé a changé depuis Twin Peaks,
je ne sais plus ce qui est en jeu: ils regardent du côté
des "tendances", des statistiques, toutes sortes
de chiffres. Les gens ne prennent plus de décision
comme pouvaient le faire les grands producteurs d'autrefois.
La peur les gouverne, ils n'utilisent plus leur intuition
et il leur est donc plus facile de dire "non"
que "oui". Mais, pour moi, c'est une bénédiction:
le processus s'est enclenché, Canal + est arrivé,
et c'est une belle histoire - même si on a été
dans le brouillard pendant un certain temps. C'est presque
terminé: je rentre de Prague, où j'étais
avec Angelo Badalamenti, et où nous avons enregistré
pendant quatre jours une musique fantastique, avec soixante
cordes, vingt cuivres. Un son gigantesque.
Avez-vous enregistré des effets sonores comme
vous le faites d'habitude?
Oui, nous avions là aussi nos tubes avec des micros
glissés à l'intérieur. J'aime le
mélange de sons organiques et de manipulations
digitales. Mais, d'abord, on enregistre toujours l'orchestre
"au propre", sans effets spéciaux; ensuite,
on ajoute des distorsions sonores en introduisant les
micros dans des tubes. Là, par exemple, nous avons
utilisé un énorme récipient de verre,
créant une résonance incroyable. Mais tout
peut être manipulé en studio, c'est un projet
expérimental en continu.
Avec quels acteurs avez-vous travaillé?
La plus grande partie du casting est constituée
d'inconnus. On a eu beaucoup de chance, ils ont un bon
feeling. Ce n'est pas du tout pareil de voir un film où
c'est Harrison Ford qui est sur la route.
On peut commencer avec Naomi Watts. Naomi vient d'Australie,
elle est blonde, elle est brillante, adorable, une grande
actrice. Hmm... Laura Herring, une brune, extrêmement
belle et sensuelle. Ce sont les actrices principales.
Et puis il y a un acteur de New York, Justin Theroux,
et aussi Ann Miller, la partenaire de Fred Astaire dans
Easter Parade. Beaucoup de seconds rôles, des gens
qui vont et viennent. Par exemple, la chanteuse Rebecca
del Rio. Son agent nous avait contactés, elle est
passée nous voir à l'heure du petit déjeuner,
elle s'est installée dans le studio et a chanté
a capella, en espagnol, Crying, une chanson de Roy Orbison.
Je lui ai demandé d'être dans le film, elle
chante exactement la même chose.
Pour le moment, quelle est la durée du film?
Cinq heures environ (rires). Non, mais plus de deux heures.
Sans tout dévoiler, de quoi parlera Mulholland
Drive?
Il s'agit du rêve de Hollywood, l'un de ses aspects
du moins. Tant de gens rêvent de Hollywood. En fait,
peu importe qu'ils ne s'y rendent pas réellement,
restent les rêves et les espoirs. Il s'agit aussi
d'une relation entre deux filles différentes. Et
d'un polar, avec des virages intéressants. Comme
sur la route de Mulholland...
Pourquoi cette obsession routière?
Je n'en connais pas toutes les raisons. Comme disait Chet
Baker, "let's get lost" ("perdons-nous",
"cassons- nous"). Une route permet d'aller vers
l'inconnu. Nous allons de l'avant, et en même temps
nous charrions notre passé, et en même temps
nos pensées nous éloignent de la route.
Il devient difficile de différencier ce qui est
réel de ce qui ne l'est pas... Le film parlera
de ça.
Le voyage, c'est aussi le modèle utilisé
par Einstein pour expliquer la relativité...
La relativité est une belle chose qui a à
voir avec le temps. Les films sont du temps, à
travers les séquences qui les composent ils se
meuvent dans le temps. Les films sont, en ce sens, comme
de la musique.
Le cinéma, pour vous, serait un art de l'oreille
plus que de l'il?
Non. Tout doit fonctionner ensemble. C'est pour cela que
je dis qu'un film n'est pas fini tant qu'il n'est pas
fini. D'une façon assez étrange, on doit
imaginer ce qu'il pourrait être, mais on n'en sait
rien tant qu'il n'est pas achevé. On atteint au
miracle quand le tout dépasse la somme des parties;
c'est la magie du cinéma. Si l'on se focalise sur
chaque élément pour les pousser le plus
loin possible, alors quand on les met ensemble on peut
obtenir cette magie. Le rythme, l'étalonnage des
couleurs, c'est si délicat qu'il faut que tout
soit complètement poli, affiné, fini, pour
être sûr que le film fonctionne.
En fait, le contraire de la peinture, où l'on
peut toujours ajouter, voire retirer?
Mais vous pouvez le faire avec le film aussi, d'ailleurs
l'ordinateur permet de revenir en arrière. En peinture,
si l'on veut défaire quelque chose, il faut détruire;
ce n'est que par la destruction et l'expérimentation
qu'on peut s'en sortir. Par exemple, en architecture,
Frank Lloyd Wright adorait quand sa maison brûlait
- je crois qu'elle a brûlé plusieurs fois
-, parce que ça lui donnait l'occasion de faire
mieux. Les accidents du hasard permettent de s'engager
dans de nouvelles voies.
Vous semblez réfléchir beaucoup au spectateur,
à la façon dont il va recevoir le film?
Oui. On construit le film avec soi comme unique spectateur,
en même temps, on est tous les spectateurs, mais
on ne peut pas se leurrer complètement. Alors,
on fait venir des gens dans la salle où sont projetés
les rushes, et cela peut devenir très douloureux.
Le spectateur est l'étape ultime du processus et
il est un élément critique, car le film
travaille avec l'abstrait et le senti. Il faut que le
spectateur puisse s'immerger dans ce monde pour en faire
l'expérience de façon parfaite, ce qui voudrait
dire, matériellement, des écrans toujours
plus grands, plus propres, sans aucun défaut visuel
ni sonore, comme une chambre noire qui envelopperait les
spectateurs...
N'y a-t-il pas une contradiction entre ce rêve
moderne de l'"uvre d'art totale", où
le spectateur s'immerge complètement, et les formes
interactives d'aujourd'hui, notamment sur l'Internet?
L'art a toujours été interactif: il y a
la musique et l'auditeur, c'est un cercle. Quand vous
êtes devant une peinture ou un film, c'est aussi
un cercle: vous vous tenez devant, et alors la peinture
ou le film commencent à vous faire quelque chose,
c'est un aller-retour, un prêté pour un rendu.
Lorsqu'on laisse les gens choisir la fin d'un jeu ou d'une
histoire, qu'on leur demande d'aller d'un côté
ou d'un autre, c'est marrant mais trop facile. Le sentiment
d'avoir le contrôle doit être inclus dans
l'histoire, certes, mais aussi ce quelque chose dont nous
sentons que nous ne tenons pas à le contrôler.
Nous voulons êtres poussés vers l'inconnu
et vers tout ce qui ferme cette option.
Quid de votre site web davidlynch.com?
Il devrait être lancé en février ou
mars prochains. J'ai onze serveurs et une association
avec Apple. Une compagnie française, 4D, nous aide
pour le commerce en ligne. Tout cela est en cours depuis
plusieurs mois. C'est une nouvelle expérience.
Par exemple, un jour, je marchais dans mon arrière-cour,
j'ai vu un essaim d'abeilles, et avec ma caméra
je l'ai filmé pendant des heures pour en tirer
un film de cinq minutes... J'espère finir deux
séries uniquement pour l'Internet, ainsi que des
petits films, et puis, aussi, le forum de discussion traditionnel,
de même que le magasin en ligne.
Et votre dessin animé annoncé sur Shockwave.com,
Dumbland?
Ils m'ont demandé quarante-cinq minutes d'animation,
et j'ai fait quelque chose de très stupide, imbécile
et cru; mais ça m'a quand même demandé
soixante heures de dessin. C'est prêt, Shockwave
est en train de régler des problèmes de
droits et d'accès payant.
On vous a refusé une sculpture de vache dans
une exposition...
Oui. Il y a une expo qui s'appelle la Cow Parade, 1 200
vaches exhibées à New York, dans des rues,
à l'intérieur, etc. Elles sont en fibre
de verre, et c'est aux peintres de les colorier. La mienne
a été la seule à être refusée:
ils étaient offensés par ma vache (qu'il
avait décapitée, charcutée et tatouée
du slogan "Eat your fear" ndlr).
Quelle forme d'art n'avez-vous pas pratiquée?
Oh, je ne suis pas vraiment musicien, bien que je m'y
essaie. Je n'ai jamais chanté, je ne sais pas du
tout. Mais il y a un truc qui m'intéresse prodigieusement,
et qui est en train de prendre forme, c'est la possibilité
d'une manipulation, en temps réel, de la voix.
Pas seulement un artifice pour changer la tessiture, mais
quelque chose qui change la texture vocale. Imaginez que,
dans votre casque, vous revienne une voix méconnaissable,
à laquelle vous réagissez immédiatement...
C'est beau, non? C'est un peu dur pour l'identité,
mais il y a beaucoup de choses, aujourd'hui, qui sont
dures pour l'identité.
On parle souvent de vos images ou de vos effets sonores,
peu de vos dialogues.
Tout fonctionne de la même façon dans mes
films, y compris les dialogues. Ce sont des mots, et les
mots sont deux choses à la fois: un sens et du
son en interaction. On commence par des répétitions,
je suis là et les acteurs sont à des kilomètres.
Ce n'est pas pour moi mais pour l'histoire qu'il faut
se mettre sur la même longueur d'onde. Alors, on
parle, on s'approche. Et puis on fait une seconde répétition.
Et l'on parle, et ça continue ainsi, jusqu'à
ce que ça fasse tilt dans les têtes et qu'on
se trouve ensemble.
Vous qui avez une formation de peintre, vous semblez
plus du côté de Jackson Pollock que d'Edward
Hopper, auquel vous vous référez pourtant.
En d'autres termes, vos films ont plus à voir avec
le mythe qu'avec la description sociale, politique ou
même esthétique, de l'Amérique.
Il y a toujours plus que ce qu'on voit. Le cinéma
peut parler d'abstractions, mieux encore que la musique,
parce qu'il a tout pouvoir pour le faire, pour ouvrir
à l'esprit les portes de l'abstraction. Même
si, aujourd'hui, les films sont du pur spectacle et que
c'est bien triste. Pourtant, on peut avoir en même
temps de la poésie et du polar.
Est-ce pour cela que vos films sont indatables, qu'ils
renvoient à un monde des années 50 et d'aujourd'hui?
Comme le mythe, hors du temps?
Je ne sais pas pourquoi certains films voyagent mieux
dans le temps que d'autres. Pour moi, il est nécessaire
qu'ils soient ancrés dans une situation, qu'ils
aient lieu. Si vous prenez Twin Peaks et que vous en déplaciez
la situation à New York, évidemment ce sera
absurde, mais il n'y aura absolument pas les mêmes
sensations en jeu. Un sentiment du lieu et une ambiance,
un esprit des lieux, sont essentiels; et également
leur effet sur les personnages: on n'a qu'à écouter
ces choses, sentir cette humeur, qui dictent votre conduite.
C'est essentiel.
On vous demande souvent d'interpréter le sens
de vos films, or vous ne pouvez vous y résoudre...
Un jour, j'ai demandé à un psychiatre si
une thérapie pouvait affecter ma créativité,
il m'a dit: "David, pour être honnête,
je dois vous dire que oui, peut-être." Je lui
ai serré la main et je suis parti. Je ne sais pas
ce qui est réel, ce qui ne l'est pas, je procède
par intuitions et je dis toujours que chacun, confronté
à l'abstraction, a droit à ses propres réponses.
Vous pouvez aimer un livre sans percer les intentions
de l'auteur, l'important, c'est qu'il vous fasse rêver.
Le film est un langage pour exprimer des choses qu'on
ne peut pas dire, qu'on ne connaît pas. C'est quelque
chose qui est en grand danger de se perdre aujourd'hui,
on fait des films qui laissent de moins en moins d'espace
au songe. Ils sont montés en épingle pour
une ou deux semaines avant d'être engloutis et oubliés
: cela ne suffit pas à contenir tous les rêves
de cinéma
|