Positif,
No. 465; Novembre 1999
Entretien
Après avoir réalisé, avec Twin
Peaks: Fire Walk With Me et Lost Highway, deux des films
les plus radicalement novateurs du cinéma américain
contemporain, David Lynch choit une fois encore de surprendre.
Apaisé, contemplatif, Une histoire vraie n´entretient
en apparence que peu de rapports avec les opus précédents
de son auteur. Pourtant, dans ce road movie au ralenti,
où le cinéaste dépeint la quete
bouleversante d`un viellard obstiné, bien décidé
à parcourir sur sa tondeuse à gazon les
500 kilomètres qui le séparent de son
frère malade, David Lynch continue de filmer
l`Amérique avec son oeil de plasticien fasciné
par la bizarrerie et par les marginaux. Mais, si les
films précédents de Lynch cherchaient
toujours à radiographier les zones incertaines
où le fantasme et l`imaginaire contrarient le
réel, Une histoire vraie privilégie au
contraire un certain classicisme narratif, la psychologie
et les émotions essentielles de ses personnages.
Ponctuellement plus près d`un John Ford que d`un
Stanley Kubrick, David Lynch se renouvelle et continue
de nous enchanter par la subtilité de sa mise
en scène et sa sensibilité à nulle
autre comparable. Raisons o combien suffisantes pour
que Positif, une fois encore, s`attarde sur l`un des
cinéastes les plus importants de sa génération.
Un déplacement de 180 degrés
MICHAEL HENRY

MICHAEL HENRY: Une histoire vraie (The Straight Story)
est le premier de vos dont vous ne soyez pas le scénariste.
Qu` est-ce qui vous a séduit à l`origine
dans le project?
DAVID LYNCH: Le script! Je vis avec Mary (Sweeney).
Je savais qu`elle était fascinée par cette
histoire depuis 1999. Elle m`en parlait souvent. J´adorais
l` idée de ce type qui monte sur sa tondeuse
et part retrouver son frère l` autre coté
de la frontière, dans l` Ètat voisin.
Je n`imaginais pas toutefois que cela me deviendrait
un jour un de mes films. Puis, en 1998, quand elle a
obtenu les droits de l`histoire, Mary a commencé
à se documenter. Elle et son partennaire John
Roach ont refait le voyage, rencontré la famille
et les proches d`Alvin Straight. Je suivais leurs progrès.
Soudain, ils achèverent le script et Mary me
le donna à lire. En l`ouvrant, je me suis dit:
il y a très peu de chance que je l`aime suffisament
pour avoir envie de le mettre en scène. Je me
demandais déjà ce que j` allais bien pouvoir
dire... Et dès que j`ai commencé à
lire, toutes mes craintes se sont dissipées.
Mon imagination s´ est mise à travailler
et j`ai senti l` émotion qui émanait du
matériau.
Le scénario comportait.il beaucoup de notations
visuelles?
Assez pour qu` un film se déroulat dans ma tete
alors que je lisais. Ce qui m`a frappé, c`est
la simplicité, la puréte de cette histoire:
il s`agit d`un homme seul, sur lequel on apprend pas
mal de choses et qui, en retour, nous en apprend pas
mal sur la vie. Ca m`a touché. J` ai pensé
qu`un film pourrait communiquer cela, sans trucs, sans
détours. J`aime beaucoup, et j`ai le fait de
temps en temps, notamment dans Elephant man, créer
une pure émotion avec des images et du son. Le
scénario de Mary et John me permettait de créer
une telle émotion.
Le film s`ouvre et se clot, comme le finale d`Elephant
Man, sur le ciel constellé.
Les étoiles, c`était important car, dans
leur enfance, les deux frères les contemplaient
ensemble pendant les nuits d`été. C`était
cela et bien davantage. Je ne pouvais m`en passer.
À quel moment s`est imposé le magnifique
fondu enchainé du ciel à la terre, du
champ d`étoiles au champ de blé? Figurait-il
dans le scénario?
Ca n`a pas d`importance. Un script, dit-on, est un squelette.
Il faut lui donner la chair et le sang. Une metteuer
en scène est un interprète. Il traduit
les images qu`il a recues du scénario. C`est
vrai de toutes les idées, qu`il s`agisse d`un
script ou d`un livre. L`idée ne vous appartient
pas. Vous l`avez recue. Des images, des sons, une atmosphère
émanent du matériau. Et vous essayez de
traduire cela en film, ce qui vous laisse tantot très
peu. Puis interviennent des variables: les lieux de
tournage, le choix des acteurs, etc. Sie vous vous efforcez
de rester fidèle à l`impression première,
tout ira bien.
Vous tourniez dans le pays profond et l`on pouvait
s`attendre un satir. Mais ce qui fait la beauté
du film, c`est l`absence de toute ironie.
J`ai toujours beaucoup plus travaillé au premier
degré que les gens ne le pensent. Quoi qu`il
en soit, je n`ai rien contre la satire, mais ce n`était
pa le genre d`histoire où l`on pouvait introduire
des éléments comiques. Cela aurait été
contre nature. C`est l`histoire qui vous dicte l`approche.
Celle d`Une histoire vraie est simple, directe, rectiligne.
Ce qui n`empeche pas d`introduire des subtilités.
Je ne m`en suis pas privé. La question, pour
moi, c`était: comment tisser ces éléments
pour en faire un joli petit tapis, un tapis-poème?
L`existence passée du protagoniste est évoquée
non pas par des flash-backs, mais à travers ses
rencontres. Son passé émerge au cours
de des conversations; il s`en libère, tout en
inspirant ses interlocuteurs.
Il y a une réciprocité. Comme dans la
vie. Quand vous rencontrez quelqu`un, vous vous formez
une impression, mais, à mesure que vous lui parlez,
il se transforme, il vous apparait sous un jour différant,
vous imainez son passé, les épreuves qu`il
a traversé. Alvin Straight n`est pas un saint,
mais il peut partager quelque chose de son expérience.
Son coeur est grand ouvert. C`est tout ce qu`il a à
donner. C´ est une homme à la fois simple,
innocent et très solide.
Il appartient à une génération
qu`on ne voit plus guère au cinéma, les
"hommes oubliés" de la Grande Dépression
et de la Seconde Guerre mondiale. Le décor des
retrouvailles à la fin n`est pas sans évoquer
les photos de Walker Evans ou Paul Strand. On a tous
un père ou un grand-père qui a vécu
cette période. Parfois, quand ils se mettent
à raconter leur histoire, on a l`impression de
comprendre, mais ce n`est qu`une indication, une vague
notion, car comment faire partager ce qui vous hante
à une autre génération? Ce qu`on
partage, ce n`est pas leur expérience, mais ses
séquelles: comment ca les a marqués.
Vous avez refait vous-meme le voyage d`Alvin Straight.
Deux fois. D´abord pour les repérages.
Ensuit pour un regard plus approfondi. Mes associés
l`ont refait une troisième fois pour régler
différents détails. Le problème,
cè st que voyagez en voiture et que vous n`avez
pas vraiment idée de ce que cela a représenté
pour Alvin. Meme si vous ralentissez, Une voiture ne
peut meme pas rouler à 5 miles à l`heure,
à moins de freiner continuellement. C`est devenu
une réalité pour moi quand j`ai commencé
à tourner, quand je me suis trouvé sure
les bas-cotés avec Richard (Farnsworth) et que
j`ai vu les poids lourdes nous doubler à toute
allure. Alvin, lui, faisant tous les jours, sans escorte
policière! Nous avons rigoreusement suivi son
itinéraire. Nous tournions chronologiquement.
À Laurens, nous avons meme pu tourner dans sa
maison, qui était inoccupée. Les voisins
nous ont bien aidés, comme du reste tous les
habitants de Laurens.
Les incidents sur le parcours sont-ils tous authetiques?
Disons qu`ils sont tous inspirés par la réalité.
Nous avons pris quelques libertés. Par exemple,
Alvin n`a pas rencontré la femme aux daims, mais
celle-ci a existé. Les gens du cru se souviennent
bien de lui et ont des tonnes d`histoires à raconter.
Vous avez grandi dans le pays profond: Montana, État
de Washington, Idaho. Votre intéret pour le monde
provincial remonte-t-il à votre enfance?
Ce n`est pas un monde qui en soi m`intéresse
vraiment. Mais l`enfance est quelque chose de si puissant
que, consciemment ou non, des images remontent à
la surface et imprègent votre travail. Cela dit,
je ne pense qu`il soit nécessaire d`avoir vécu
dans un univers pour le sentir et le comprendre. Quand
je suis allé en Angleterre tourner Elephant Man,
j`étais assez naif. Je pensais me documenter
en étudiant des livres et des photos. Mais, en
arrivant sur place, j`ai senti des résistances:
Qu`est-ce que cet Américain va comprendre à
notre histoire? Puis je suis allé me balader
dans l`East London Hospital, un hopital pour miséreux.
En marchant, il m`est soudain arrivé quelcque
chose, un sentiment m`a envahi, et j`ai été
transporté à l`époque du film.
J`ai ressenti cela dans toutes mes fibres, et peu importait
dorénavant que je fusse un Anglais victorien
ou un Américain du Montana!
À plusieurs reprises, vous montrez Richard
Farnsworth contemplant la beauté des forces naturelles.
Comme nous, il est un spectateur, mais à l`intérieur
du tableau.
Dans cette région, la nature est une force dont
les gens doivent tenir compte. Les saisons y prennent
énormément d`importance. Les ferniers
peuvent tout perdre à cause d`un orage inopportun.
Ils vivent pendus aux bulletins de la météo.
Chacque saison a sa beauté. Chacque heure meme.
Eux y sont sans doute habitués. Mais, quand on
parcourt le pays lentement, on voit les choses différement,
on prend conscience de cette beauté. Le film,
lui, se déroule au fil de l`automne.
Comparé à cet autre road movie qu`était
Sailor et Lula, Une histoire vraie parait se dérouler
au ralenti.
Cette lenteur est propre à l`histoire. On l`accepte
en musique. Je pense à certaines symphonies majestueuses
qui évoquent tout un univers. Il y a place pour
différentes sortes de musiques, lente ou rapide.
Aujourd`hui, la vitesse parait etre en vogue dans tous
les domaines, mais la réalité elel-meme
est faites de ces contrastes.
Vous passez fréquemment du miscroscopique
au macroscopique au sein de la meme séquence.
Vous passez un tournant, et soudain il y a une dénivellation
qui vous révèle une large perspective.
C`est arrivé souvent sur le trajet. On a l`impression
qu`on pourrait se voir avancer dans le paysage. C`est
le meme effet avec les étoiles. Parfois, quand
vous les regardez du sol, on a l`impression de flotter
parmi elles. On peut de meme flotter à travers
un paysage. L`important pour moi, c`était la
vaste étendue du paysage, cette impression de
flotter dans la nature.
À un moment, vous quittez Alvin pour panoramiquer
longuement sur les nuages, et, quand vous le-recadrez,
il parait avoir à peine avancé depuis
le début du plan. Est-ce une facon de définir
la place de l`homme dans la nature?
On ressent ca là-bas. L`homme n`est pas isignifiant
pour autant. On voit l`homme et la nature coexister
dans la ville, bien sur, mais on tend à l`oublier.
La nature était jusqu`ici peu présente
dans votre univers, d´ordinaire urbain et industriel.
Elle l`était un peu dans Twin Peaks, meme si
les personnages ne paraissaient guère l`apprécier.
Combien d`entre nous apprécient-ils le monde
où ils vivent? Quand vous etes élevé
près de la nature, dans des bourgardes de province,
et que vous allez à New York, comme ca m`arrivé
quand j`étais petit pour aller rendre visite
à mes grands-parents à Brooklyn, c`est
un choc énorme. Un déplacement de 180
degrés. C`est quelque chos que vous n`oubliez
jamais. Non seulement ce que vous avez vu, mais surtout
ce que vous avez senti flotter dans l`air. C`est comme
lorsque quelqu`un entre dans une pièce, et sans
qu`un mot ait été prononcé, vous
savez qu`il va y avoir du grabuge. C`est curieux, non?
Ce n`est pas écrit sur les visages. Ca flotte
dans l`air. L`air devient épais. Si vous ressentez
cela dans une pièce, c`est vrai à plus
forte raison dans un espace restreint et surpeuplé
comme une ville. Ils ont fait des expériences
avec les rats. Si vous les collez tous ensemble, leur
comportement change et devient un peu bizarre. Ca doit
etre pareil pour nous.
Vous-meme avez accompli un virage à 180 degrés
avec ce film où règne le bon voisinage,
où les autochtones sont tous épatants,
où l`humanité nous présente son
visage le plus souriant.
Mary est de Madison, dans le Wisconsin. Nous y avons
une maison. La première fois que j`y suis allé
avec elle, et que j`entrais dans des magasins, j`ai
cru que les gens du cru étaient de petits plaisantins,
qu`ils se fichaient de moi, tant ils étaient
polis! Aujourd`hui encore, je les trouve plus courtois,
plus prévenants que partout ailleurs. Ils sont
toujours prets à vous aider si vous avez un problème.
Sans doute parce que ce sont des fermiers. Ces régions
sont si peu peuplées qu`ils dépendent
les uns des autres. Si vous etes en difficulté,
on vient aussitot vous donner un coup de main. Alvin
a recu beaucoup d`aide au cours de son voyage.
Vous refusez le pathos de la prairie perdue, du jardin
saccagé par les machines. Dans le film, les machines
sont bienveillantes et fort utiles aux humains.
Elles sont bienveillantes, c`est le mot. L`environnement
n`est pas putrifié. Cela m`évoque un jardin
japonais. La nature fait pousser les plantes, mais ce
sont les jardiniers qui font croitre les arbres de telle
ou telle facon, rajoutent des rochers, font couleurs
de l`eau ici ou là, selon des critères
esthétiques. Ils guident la nature et obtiennent
un résultat supérieur. Là-bas,
toutes les machines moissonneuses, tracteurs..., ont
une raison d`etre. C`est parfaitement organisé.
C´est un exemple parfait de collaboration entre
l`homme et la nature.
La tradition hollywoodienne de l`americana, de John
Ford à Henry King, a-t-elle compté dans
votre enfance?
Pas vraiment. Le premier film dont je me souvienne est
Wait Till The Sun Shines, Nellie (de Henry King). Par
hasard, l`autre soir, il passait à la télé,
mais je le découvert trop tard, je n`ai vu que
le générique de fin. Ce n`est pas censé
etre un bon film, mais je me soviens de certaines scènes
et j`aimerais beaucoup le revoir. Quant à Ford,
je ne l`identifie pas à un genre. Il racontait
une histoire, et c`est l`histoire qui lui dictait son
approche.
La famille est le plus souvent dysfonctionelle dans
vos films. Ici, vous la célébrez avec
un lyrisme inattendu.
C`est la nature de cette histoire. L`image des brindilles
qui deviennent incassables quand elles sont nouées
ensemble vient d`Alvin. C`est la famille qui nous l`a
citée.
Les personnages sont solidement enracinés dans
leur terroir. C`est vrai sur le plan moral également.
Avec eux, on est sur une ligne droite.
Quoi qu`en disent les gens, nous savons quelle est la
ligne droite. Nous savons parfaitement où sont
le bien et le mal dans nos actions. Meme si c`est une
affaire individuelle. Meme si ce qui est bien pour vous
ne l`est pas necessairement pour les autres. On ne peut
pas vraiment juger la moralité d`autrui., mais
on sait à quoi s`en tenir pour ce qui nous concerne.
Souvent, il est vrai, on n`en prend conscience que quand
on viellit, que la mort approche et qu`on jette un regard
en arrière.
Richard Farnsworth était-il votre premier
choix pour le role principal?
On a pensé à des tas de gens, mais, dès
qu`il a été question de lui, c`est devenu
évident. Son visage et ses yeux se sont imposés
à moi. Chacque fois que je l`avais vu dans un
film, je l`avais aimé. Il y a quelque chose qui
émane de lui. Une aura d`honneté et d`innocence.
Une force intérieure. Il incarne le mythe du
cow-boy américain. Cela correspond à la
vie qu`il a menée. Une fois Richard engagé,
il a fallu le convaincre qu`il pourrait tenir le coup.
À cause de ses hanches, il n`était pas
sur de pouvoir chevaucher la tondeuse tous les jours.
Non seulement il a tenu le coup, mais il a été
parfait. Personne d`autre n`aurait été
aussi bien.
Dans vos films, le son contribue à évoquer
une menace, suggérant des forces maléfiques
à l`oeuvre sous la surface, derrière les
apparences. Ici, il suggère au contraire les
forces de vie. Meme le grondement du silo est euphorisant.
Au cours du montage, j`avais le son en tete, mais c`est
la musique, plus que les effets sonores, qui nous ont
guidés. Au départ, quand je travaille
ave Angelo (Badalamenti), c`est en général
l`image qui commande le son. Mais il peut arriver que
ca soit l`inverse ou que les deux soient simultanés.
Sur ce film, nous avons parfois retouché le montage
image parce qu`on avait besoin ici ou là de plus
de métrage pour permettre au son de respirer.
Chacque scène a sa tonalité propre. Et
le son peut soit magnifier, soit détruire cette
ambiance. Une fois le son juste trouvé, la question
se pose du niveau. Trouver le bon dosage n`était
pas si simple sur Une histoire vraie. Il ne se pas pas
grande chose. C`est une histoire si simple, si pure,
qu`en y introduisant un novel élément
on risque qu`il attire l`attention et détonne.
Si vous etes dans une chambre quasiment vide, les quelques
meubles vous sauteront aux yeux. Et si quelqu`un y pénètre,
sa présence sera davantage ressentie. Autrement
dit, si le son était trop fort, on risquait de
tout ficher par terre. S`il était trop bas, on
risquait de passer à coté.
Pour la musique, quelles indications avez-vous données
à votre vieux complice Angelo Badalamenti?
J`ai fait comme d`habitude. Je me suis assis à
coté de lui, dans sa cave. Je me mets à
lui parler, il se met à jouer. Voyant comme il
réagit, je parle à nouveau. Parfois, il
suffit d`un mot et il se produit quelque chose de magique,
une note ou deux, et le voilà parti, sur la bonne
voie. C`est ainsi que nous avons composé un premier
morceau, qui a entrainé tous les autres. En fait,
il ne s`agit que de quelques mots, insignifiants. Je
ne m`en souviens meme pas. L`important, c`est ce qui
circule dans l`air. Tout est dans l`interaction, ce
qui est vrai du reste à tous les stades de la
réalisation, et est vrai dans la vie elle-meme.
Vous avez choisi Freddie Francis comme directeur
de la photographie à caus d`Elephant Man?
D`une certaine facon. On est devenu très amis
à l`époque. Nous voulions retravailler
ensemble. C`était le projet idéal. À
cause de l`age, pas de la nature du film. Il a 80 ans,
il est un peu plus vieux que Alvin. C`est un des grands
de ce métier. C`était bien que Richard
puisse voir Freddie travailler toute la journée,
et vice versa. Sans parler de tous les autres viellards.
C`était bien pour le film et tous les participants.
Cela aurait été très différent
avec un jeune chef opérateur.
La dernière réplique d`Elephant Man
était: "Rien ne meurt." Ne pourrait-elle
s`appliquer à Une histoire vraie?
En effet.
La séquence des cyclistes évoque Elephant
Man elle aussi. En regard d`Alvin et de sa tondeuse,
la vitesse des cyclistes nous parait incongrue, comme
nous paraissaient grotesques les gens dits normaux qui
se moquaient de John Merrick, le freak. Il y a là,
de nouveau, un renversement de la perspective, un déplacement
de 180 degrés.
Exact. Je sais pas comment on a obtenu cela! La première
fois que j`ai fait le trajet en voiture, j`ai réalisé
que je n`avais pas vu grande-chose. Ce fut différent
pendant le tournage, qui a duré à peu
près autant que le voyage d`Alvin. Quand on tourne
en extérieurs aussi longtemps, le temps devient
crucial. On devient comme le fermier. On commence à
voir les choses. On remarque des détails. On
adopte un certain rhythme. Ce fut donc une surprise
que de voir défiler les cyclistes à une
telle allure! Cela m`a meme amené à tourner
la scène un peu différemment. Le phénomène
est le meme lors du passage de camions. Ou à
la fin du film, lorsque le tracteur parait énorme
à coté de la tondeuse.
Tout, dans le film, est question d`échelle:
l`homme par rapport au cosmos.
La relativité! Oui, mais n`est-ce pas le thème
de tous les films?!
Cette fois, ce n`est pas une source d`angoisse.
Non, la relativité est une belle notion. Nous
sommes placés dans une bonne position. L`etre
humain, dit-on, est situé au point central. Il
y a autant au-dessus de nous qu`au-dessous. Autant au-dehors
qu`à l`intérieur. L`homme est au beau
milieu.
Où en etes-vous du pilote de la série
télévisée Mulholland Drive?
J l`ai tourné alors que nous finissons le montage
d`Une histoire vraie. Les deux films ont été
mixés coup sur coup. Mais, pour Mulholland Drive,
c`est un mixage temporaire. Il n`est pas au point et
je ne suis d`ailleurs pas complètement satisfait
du montage. La chaine ABC a détesté le
pilote et refusé de poursuivre la série.
Pour le pilote, ABC a droit à deux diffusions.
À l`étranger, Disney le vendra comme un
téléfilm. Je ne suis pas sur qu`il puisse
etre exploité dans les salles car il a une fin
ouverte, celle qui était concue pour la télßevision.
Ce qui me tue, c`est que la série était
construite comme une histoire développée
en continuité. Selon moi, c`est la beauté
de la télévison: pouvoir raconter une
histoire qui se pousuit de soir en soir. Mais le dirigeants
vous disent qu`ils ont analysé les habitudes
du public et que celui-ci saute fréquemment des
épisodes. Ils insistent pour que les épisodes
se suffisent à eux-memes. Comme si le public
n`était pas assez intelligent pour rattraper
l`histoire en marche. Ils sont tellement obsédés
par les sondages qu`ils en oublient la magie d`une histoire
continue. En fait, ils ont détesté ce
qu`ils ont vu, un point, c`est tout!
C´est pire qu`à l`époque de Twin
Peaks?
Je ne connais rien à la télévision.
Je la connais trop peu pour comprendre leur facon de
penser. J`ai cependant le sentiment que la télévision
des networks est une chose du passé. Sur le cable,
il y a moins de contraites, on peut tout de meme y concevoir
des projets adultes. Et bientot avec l`Internet chacun
aura sa propre station de télévision;
tout y sera possible.
Avez-vous d`autres projets?
Non, mais j`aimerais bien en avoir